Centrafrique : la terreur en images

mai 28 | Actualité

People Act Magazine / mai 2014

Valdinguée entre terreur et souffrance, la population de la République centrafricaine est accablée. Depuis 1960, le pays subit coups d’Etats et guérillas. Depuis mars 2013, anti-balaka et Séléka se livrent une guerre avec pour cible, les civils, victimes de massacres, de viols et d’exactions. Seule solution pour les populations visées : la fuite. SébastienDuijndam, photographe-vidéaste pour Médecins du Monde, fait partie des témoins de cette situation qui semble inextricable. Du 25 février au 5 mars dernier, il s’est rendu à Bangui, la capitale de ce pays meurtri. Objectif : rendre compte par le biais d’images poignantes les actions indispensables de Médecins du Monde. Témoignage.

 

Clinique de Gobongo. Photo Sébastien Duijndam.

Clinique de Gobongo. Photo Sébastien Duijndam.

32 ans et déjà beaucoup d’images gravées dans la mémoire de ce photographe et vidéaste. Sébastien Duijndam n’est pas à son premier reportage pour Médecins du Monde. Depuis 2006, il collabore ponctuellement pour l’ONG avec entre autres: les SDF français, les victimes des tortures sous Hassan II du Maroc et les conséquences de l’ouragan Haiyan aux Philippines. Mais c’est son dernier reportage en Centrafrique qui laissera le plus de stigmates: «J’y ai vu la terreur. La situation est aliénante. On est à mille lieues d’imaginer ce que c’est». Il se confie aujourd’hui à People Act Magazine et présente une sélection de clichés. Une interview poignante où «le meilleur outil pour se protéger de la réalité est l’appareil photo».

 

Focus sur la RCA

Depuis 1960, date de l’indépendance avec la France, la république centrafricaine est instable. Elle subit, de façon récurrente, coups d’États et guérillas. Le point d’orgue arrive en mars 2013 où la Seleka, une coalition de trois factions rebelles à majorité musulmane, renverse le président François Bozizé. Objectif: installer un gouvernement islamiste. Michel Djotodia s’autoproclame président pour une période de transition de trois ans. Mais il ne parvient pas à maintenir l’ordre, le pays s’enlise dans une guerre civile.Le chaos règne avec la Séléka qui comprend des mercenaires étrangers (notamment tchadiens et soudanais), des pilleurs et des coupeurs de routes. Ils terrorisent la population chrétienne avec de nombreux massacres, exactions et viols. Les villages sont brûlés et pillés. Conséquences: les représailles à l’identique des anti-balaka (anti-machette en sango). Regroupés en septembre 2013, il s’agit de groupes d’autodéfense chrétiens. Ils s’en prennent à leur tour aux populations musulmanes assimilées aux rebelles de la Séleka. Seule solution pour les centrafricains: la fuite. On dénombre aujourd’hui près d’un million de personnes, musulmanes, chrétiennes, déplacées ou réfugiées. Alors que les musulmans tentent de fuir vers les pays voisins, les chrétiens, eux, se réfugient dans la brousse.La situation, jugée «pré-génocidaire», est dénoncée par la France et les États-Unis. Le 5 décembre 2013, une résolution de l’ONU autorise la France à envoyer des troupes armées. L’opération Sangaris, avec l’appui des forces de la MISCA et des gendarmes centrafricains, a pour objectif de désamorcer le conflit et de protéger les civils.

Quant à la situation politique, Michel Djotodia démissionne le 10 janvier pour laisser place au nouveau chef d’État de transition Catherine Samba-Panza le 20 janvier. Ce gouvernement est tenu de rétablir la situation jusqu’aux prochaines élections prévues en 2015.

La clinique mobile Saint-Charles. Photo Sébastien Duijndam.

La clinique mobile Saint-Charles. Photo Sébastien Duijndam.

PAM : Vous revenez de la République centrafricaine où vous avez effectué un reportage photo et vidéo pour Médecins du Monde, quel était l’objectif ?

Sébastien Duijndam : Je souhaitais découvrir ce que pouvait être un conflit aussi bien pour mon parcours professionnel que pour l’expérience humaine. A Bangui, j’ai visité trois cliniques mobiles établies par Médecins du Monde pour les premiers soins d’urgence: le site de Gobongo, le centre de santé de Castor et le site de Saint-Charles. J’ai également visité l’hôpital de Bégoua qui est réhabilité par l’ONG.

J’ai ensuite rencontré différents acteurs de la situation. Comme le président de la communauté islamique de Centrafrique, Omar Kobine Layama, recueilli par l’archevêque Monseigneur Dieudonné Nzapalainga. Un accueil lourd de sens car il s’agit d’un symbole d’unité. Ces deux chefs religieux mettaient en exergue les notions de laïcité et insistaient sur le fait que ce n’était pas un conflit interreligieux mais politique. Ils appelaient d’une même voix à la paix.

Je suis également allé dans un hôpital pédiatrique géré par Action contre la faim. Il y a là-bas des scènes très dures de malnutrition avec des enfants rachitiques en train de crever !

La clinique mobile Saint-Charles, un homme vient de sa faire attaquer à coups de machette. Photo Sébastien Duijndam.

La clinique mobile Saint-Charles, un homme vient de sa faire attaquer à coups de machette. Photo Sébastien Duijndam.

 

PAM : Vous étiez dans la ville de Bangui, capitale de la RCA, quelle est la situation actuelle ?

S.D : La ville est sectorisée en camps musulmans et chrétiens protégés par les Sangaris, la MISCA, la gendarmerie et la police locale. La population ne peut plus rentrer chez elle. Tout a été volé, même les briques des maisons. Ces quartiers fantomatiques en dehors des camps sont très dangereux. J’ai d’ailleurs failli me faire exploser la tête lorsque je prenais la photo d’un mur où était inscrit «En RCA on tue tous les musulmans». A Bangui, c’est la loi du plus fort, le far west. Les gens n’ont plus à manger car les axes, notamment du Cameroun, sont fermés. Des camions y sont bloqués depuis des mois. Autre information importante pour comprendre la situation alarmante en terme alimentaire: 80 % des commerces étaient détenus par les musulmans. Les chrétiens sont livrés à eux mêmes. Ils tentent de remonter une économie, mais ne savent pas s’y prendre.

Chrétiens ou musulmans, la détresse est la même. La seule chose qui compte pour eux est la survie avec l’espoir de pouvoir rentrer chez soi.

L’hôpital en soins pédiatriques de Bangui. Photo Sébastien Duijndam.

L’hôpital en soins pédiatriques de Bangui. Photo Sébastien Duijndam.

PAM : Comment se passe la vie dans les camps ?

S.D : M’Poko, le quartier chrétien situé autour de l’aéroport, rassemble pas loin de 100.000 personnes. Il se profile un gros problème: la saison de la mousson. Là-bas, quand il pleut, les gens dorment debout ! Dans les camps musulmans, la misère est tout autant présente. J’y ai interviewé une femme qui m’a raconté sa poignante histoire. Un jour, des musulmans ont voulu partir du camp afin de quitter le pays. Ce convoi s’est fait intercepter par des anti-balaka qui ont égorgé tous les hommes et les garçons. Cette femme a vu son fils et son mari se faire descendre devant ses yeux. Chrétiens ou musulmans, la détresse est la même. La seule chose qui compte pour eux est la survie avec l’espoir de pouvoir rentrer chez soi.

Clinique de Castors. Photo Sébastien Duijndam.

Clinique de Castors. Photo Sébastien Duijndam.

PAM : Les ONG sur place sont-elles dépassées par les événements ?

S.D : Je ne sais pas comment le pays tournerait sans les ONG. Elles amènent beaucoup de ressources et d’aide. Tout est très bien organisé. Mais elles ont encore besoin d’argent car le manque est monstrueux. La complexité de la crise va loin. L’aide humanitaire étant la première ressource du pays, il commence à y avoir des braquages. Acted, s’est par exemple fait piller pour des dizaines de milliers d’euros. Cet argent volé n’est pas pour manger mais pour s’armer. Alarmant lorsque l’on sait qu’une grenade s’achète 200 francs CFA, l’équivalent de 30 centimes d’euros.

PAM : Quelle est l’urgence pour venir en aide à la population ?

S.D : Rouvrir les frontières économiques avec le Cameroun et fluidifier les axes. Il y a des coupeurs de route qui pillent des chargements.

Ensuite, il faudrait également une aide humanitaire plus importante notamment en nourriture et en eau. Du côté de la santé, paludisme, typhoïde, dermatose, problèmes respiratoires et diarrhée aiguë prolifèrent. Il y a également des problèmes de cannibalisme : certains pour se nourrir, d’autres comme trophée de guerre.

Le camp chrétien de M’Poko. Photo Sébastien Duijndam.

Le camp chrétien de M’Poko. Photo Sébastien Duijndam.

 PAM : Avez-vous senti une forte insécurité ?

S.D : Oui, il y en a beaucoup. La vie est rythmée entre alertes, coups de feu, attente, rumeurs. Il y a souvent des gens qui tirent en l’air. Parfois, je ne pouvais pas me déplacer.

A M’Poko, le camp chrétien, la population martelait : «On en a marre des photos, on veut manger !». Quand j’entendais cela, je n’arrivais pas prendre des clichés. La parole chrétienne n’est pas évidente à avoir. Je sentais de leur part une peur de dire le mot qu’il ne faut pas aux medias. Beaucoup se cachaient pour témoigner par peur de représailles.

Et puis, il y a aussi des gens de la presse qui se font braquer… Les ONG sont souvent assimilées à la protection des musulmans. Or, l’aide va en priorité à l’urgence et c’est aujourd’hui la population la plus visée.

Les religions en Centrafrique

(Source L’Express)

50 % chrétiens

15 % musulmans

35% croyance autochtones

Femmes musulmanes dans les camps musulmans de Bangui. Photo Sébastien Duijndam.

Femmes musulmanes dans les camps musulmans de Bangui. Photo Sébastien Duijndam.

PAM : Avez-vous une anecdote ou une situation plus marquante qu’une autre ?

S.D : Les enfants qui meurent de faim avec leurs yeux qui ont perdu toute innocence m’a particulièrement marqué. Filmer des corps gisant par terre, inertes, a été rude, tout comme cet homme venu dans une clinique mobile de Médecins du Monde qui s’était fait attaqué à la machette. Tout ceci est très violent. Mais j’ai envie de retenir un moment d’espoir. J’ai rencontré un groupe de rap local composé de chrétiens et de musulmans. Les MC Fonctionnaires se sont fait connaître avec une chanson prônant la paix. J’ai demandé à ces jeunes de faire un free style dans la rue. Lorsqu’ils ont commencé à raper dans leur quartier, des gens sont arrivés. J’étais craintif, car chaque rassemblement peut vite déborder… Au final, tout le monde s’est mis à chanter, une chorale s’est improvisée aux paroles touchantes sur l’indépendance et la paix. C’était la première fois de ma vie que je filmais avec les larmes aux yeux. Un grand moment.

Julie Baquet

#PAM (2014)

Article paru sur peopleactmagazine.fr / 4 mai 2014

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